Mythes et réalités de l’innovation à l’heure de l’économie collaborative et du partage

En thèse CIFRE au sein du laboratoire de recherche historique Rhône Alpes (LARHRA) de l’Université Grenoble Alpes, Edwin Mootoosamy, 28 ans, est aussi l’un des co-fondateurs du collectif OuiShare qui se présente comme une communauté dédiée à l’émergence de la société collaborative et qui organise le OuiShare Fest les 5, 6 et 7 juillet 2017.

Il est intervenu le 15 mai 2017 dans le cadre du cycle de conférences « les Lundis de l’innovation » pour parler des mythes et réalités de l’innovation à l’heure de l’économie du partage.

 

Naissance de OuiShare

E.M. Je suis passé par une école de communication à Paris, le Celsa. Ensuite, j’ai travaillé dans une agence de communication, mais je me suis vite ennuyé, à la fois sur le fond et la forme. Prendre le café tous les matins avec les mêmes personnes ou attendre les vacances pour voyager d’une part et le travail qu’on me proposait d’autre part, ne me semblait pas aussi stimulant que ce que j’avais vécu pendant mes études. Comme Internet m’intéressait, j’ai essayé de rencontrer tous les gens qui partageaient mon intérêt sur ce sujet. Le but était à la fois de réfléchir sur quelque chose qui me passionne – Internet et les mutations que cela amène dans la société -, et de trouver une forme de travail épanouissante qui me permette d’avoir la main sur mon agenda et de pouvoir voyager quand je veux.

J’ai d’abord rencontré Antonin Léonard en 2012 qui avait un blog sur la consommation collaborative. On a commencé à écrire ensemble et à organiser des rencontres avec des personnes également intéressées par l’économie collaborative. C’est comme ça qu’est né OuiShare.

Cela a démarré assez rapidement. Aujourd’hui, il existe 80 groupes, par thématiques, par langues…

Pourquoi une thèse ?

Je sentais bien que, personnellement et même collectivement, nous n’étions pas assez armés intellectuellement pour comprendre ce qu’on était en train de faire. Je me suis dit qu’il fallait qu’on ait un recul critique plus fort. C’est à ce moment-là que j’ai rencontré quelqu’un de chez Renault qui cherchait un thésard…
J’ai donc fait une thèse, en convention CIFRE, financée par Renault et pour laquelle j’ai travaillé en marge de OuiShare pendant trois ans. Mon propos consiste à sortir de la lecture générationnelle qui oppose les jeunes et les vieux sur le numérique. J’ai cherché à apposer une grille de lecture plus fine, « l’économie des grandeurs » pour reprendre le terme de Boltanski et Thévenot, pour mieux dévoiler et appréhender les mutations en cours.

Que met-on derrière le mot Innovation ?

E.M. revient sur les travaux de SCHUMPETER. C’est le grand théoricien de tout un vocable : l’innovation autour de la figure de l’entrepreneur. Ce sont des outils théoriques qui sont complètement passés dans le langage commun et qui mériteraient d’être interrogés.

Je me suis interrogé sur l’innovation en tant que tel. L’innovation dont on parle aujourd’hui est un mot nouveau. Avant on parlait de progrès, et encore avant, d’invention. L’idée d’inventer était une espèce de transgression. Avec le progrès en marche, on va vers une construction du neuf, on s’émancipe de la nature vers le progrès technique. C’est ce qui amène cette approche de Weber de désenchantement du monde.

Vient la seconde guerre mondiale où l’on se rend compte que le progrès technique n’œuvre pas forcement pour l’émancipation de l’homme. C’est à cette période que naît l’innovation.

5 ans après, quel regard sur l’économie collaborative ?

E.M. Quand on a commencé OuiShare,  nous étions portés par une forme d’utopie, on voyait l’économie collaborative comme un levier de transformation profonde de la société. Sans revendiquer la paternité du terme « économie collaborative », nous avons grandement participé à sa diffusion. On s’est rendu compte assez vite que c’était une sorte de grande banderole derrière laquelle coexistaient de nombreuses pratiques, discours liées au numérique, que ce soit la consommation collaborative, le financement collaboratif ou les makers et les fablabs… Ce qui rend le travail de définition compliqué. Cette diversité a permis que les gens s’y intéressent et que les médias en parlent. Cela a attiré l’attention des grandes entreprises et des politiques et créé du mouvement dans la société.

Il y a maintenant un an, Arthur de Grave a publié un article sur le magazine OuiShare, qui s’appelle « L’économie collaborative, c’est fini » dans lequel il explique que ce terme n’est plus cohérent parce que les idéologies qui le sous-tendent sont trop différentes. Par exemple, on se retrouve avec d’un côté des AMAP (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne) et de l’autre Uber. On voit bien aujourd’hui que ça ne peut plus tenir. Il n’y a pas UNE économie collaborative, mais DES économies collaboratives qui correspondent à des pratiques et des idéologies différentes.

Au sein de OuiShare, nous cherchons à comprendre et interroger l’impact et l’émergence de l’économie collaborative et plus largement du numérique sur la société. Nous nous efforçons de promouvoir certaines pratiques qui essaient de sortir d’un déterminisme technique : ce n’est pas la technologie qui va sauver le monde, c’est une tâche qui incombe aux hommes !

Transfert d’exploitation du travailleur vers le consommateur

E.M. Ce que l’on constate c’est que la valeur « collaborative » dans le sens « altruisme » disparaît de plus en plus au profit d’une « économie de coordination ». L’exploitation est en train de se transférer du travailleur vers le consommateur. Les valeurs changent et on arrive à de nouvelles formes de non rémunération…

2 exemples
Facebook : si vous ne postez rien, vos amis n’ont pas d’intérêt à y aller. Le consommateur contribue donc à générer une partie de la valeur. C’est une concession qu’il accepte de faire.

AirBnB : il y a 5 ans leur slogan était « vous allez rencontrer plein de personnes », aujourd’hui  « vous êtes chez vous ». Ils se sont servis de l’économie collaborative pour émerger puis maintenant, ils essaient de s’en détacher le plus possible.

 

La question fondamentale que l’on peut se poser est : « quelle société veut-on construire ? »  car le rapport de force est en train de changer. Que se passera-t-il quand une entreprise de type « économie collaborative » deviendra un monopole ?

 


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